Incantations d'un neveu à son oncle, Faut-il pleurer ta mort ou plutôt célébrer ta vie, « étonnant écrivain » ? Par Mamadou Ismaïla KONATE*
Pendant que certains se posent la question existentielle de ta présence, réelle ou imaginée, parmi tes semblables que nous sommes ou que nous pensons encore être, c’est maintenant que tu as décidé de commencer le voyage de ton aller, sans le retour, dans une soute d'un avion d'air France. La seule référence est un connaissement, dont la première lecture laisse voir ton identité dissimulée dans un cercueil cadenassé. Tu es enregistré comme une marchandise qu'il faut sortir et faire passer par la douane, en ayant pris le soin d'accomplir auparavant toutes les formalités d'arrivée pour avoir accès à la clé de cet imposant habitacle en bois.
Il est devenu ta demeure provisoire, le temps d'un voyage final, avant le saut dans l'au-delà… Réveillons-nous ! Réveillons-nous, gens d'ici et d'ailleurs, l'être étonnant qui nous a tant étonnés continue encore de nous étonner. L'écrivain voyageur s'est enfin résolu à entamer son plus long voyage de bout de vie, d'ici à là-bas. Il fait le chemin qui l'amène de dedans à dehors. Sans coup férir, le voyage de l'éternel devrait mener l'écrivain aussi loin qu'il l'aurait voulu, sans doute vers l'infini.
Lui l'écrivain qui aimait parler du temps qu'il décrivait si bien, mais qu'il n'a jamais pu conjuguer qu'au seul présent et jamais à l'imparfait, comme s’il voulait ainsi poursuivre sans jamais l’égaler cet être parfait qu'il n'était pas ou plus, mais qu'il avait toujours souhaité être sans jamais pouvoir l'être vraiment. De tes terres natales, de ton Mali des savanes, que tu savais si bien décrire aux autres mais jamais à toi-même, tu as tourné le dos pour aller vers cette région, inconnue de toi jadis, située en Haute-Vienne. Tu n'as découvert cette région du Limousin que si peu de temps, à l'occasion d'un instant d'écriture qui t'aura permis de la connaître sans la dompter. Tu l'aurais nettement mieux appréhendée pour plus l'absorber, pour la croquer avec moult délices, comme tu l'avais fait par le passé, pour les montagnes et les falaises de Kita et de Boudéfo. Ces terres limousines n'étaient visiblement pas tiennes. Elles ne te réussissaient pas, ou moins que cette écriture innée, qui te donnait l'occasion de noircir des feuilles, pourtant blanches à l'origine, de tes idées noires et saugrenues. Tu succombais à la tentation permanente qui t'habitait de décrire impitoyablement les hommes, les femmes et même les enfants autour de toi.
Tu prédisais aux noirs et aux Africains un destin sans aucun autre espoir que fatidique et tu t’interrogeais et sans cesse : l'Afrique noire est-elle maudite ? Et dans cette Afrique maudite, le coq continue de chanter encore, même sans toi, tous les matins, pour annoncer le lever du jour. Lorsque l'enfant apparait, c'est tout le cercle de famille qui applaudit, en l'absence de ton ombre, de ta silhouette devenue ombrageuse et tapageuse. Ces terres limousines n'étaient pas tiennes. Cette ville de Kita, partagée entre montagnes, vallées et marigots sans aucune présence de lamantin, est la ville des ancêtres des grands griots TOUNKARA et KOUYATE.
Ceux-là te réclament encore et disent qu'ils ne te laisseront jamais partir, jamais plus loin. Pas plus loin que leurs voix de griots dans leur ville chérie, Kita, sans te rappeler toi-même à toi-même, toi-même à ton esprit, toi-même à ta culture, toi-même à ta source et à tes origines, toi-même à tes ancêtres qu'ils connaissent et décrivent si bien à travers louanges, chants, danses et paroles sacrées-sucrées. Ces grands griots de Kita veulent te ramener à cet être, indivis, qui n'est rien et ne représente rien sans cette Konate-la dont il est issu.
Elle l'entoure de son infinie bonté, qui n'a de prix que son pesant d'or, cette kabila qui t'a accueilli, éduqué, assisté et accompagné de ta naissance et tout le long de ta vie, appelée à cesser un jour ou un autre, de gré ou de force. Les KEITA dont tu es issu sont gens d'honneur, de fierté et de grande dignité. Ils disent préférer la mort à la vie lorsque la honte, la détresse, le désarroi et l'humiliation se dressent sur leur chemin, comme un rempart. Tu es KONATE et ta ressemblance avec les autres est tellement flagrante que tes sœurs s'appellent SOUCKO, le même patronyme que les femmes KEITA.
Elles aussi ne supportent ni la honte ni le supplice et préfèrent rendre l'âme, mourir de faim et de soif alors qu'elles ne sont pas si loin du grenier et du marigot dans lequel coule une eau de source.
Limoges n'est pas sur le chemin de Tombouctou hélas, mais le chemin qui mène à Limoges était le meilleur pour toi pour réfléchir, loin des cafards et des souris, loin des rails et du sifflement du train, loin des querelles de la concession familiale, loin des yeux du patriarche qui t'aura précédé dans la longue marche que tu entames, mort plus tôt, laissant derrière lui les conséquences incalculables et sans limites d'une multiplicité conjugale qui n'est pas toujours sans traces, et certaines sont indélébiles. Limoges n'est pas Lourdes et L’assassin du Banconi-L’honneur des Keita ne s'y aventurera pas parce qu'elle manque de spiritualité.
Limoges, petite ville de Haute-Vienne qui sait faire du scribe un écrivain, du poète un dramaturge, de l'intellectuel un philosophe. Ce personnage ne pense plus mais dit, ne croit plus mais comprend, n'apparaît plus mais comparait dans un monde dans lequel il ne retrouve plus aucun de ses semblables, si ce n'est en apparence, dans le mauvais rêve dans lequel on ne voit plus et n'entend plus personne que les seuls personnages dans Les enquêtes du commissaire Habib. Le piège est étonnant même pour celui qui ne sait que penser, qui ne sait qu’écrire, sans jamais pouvoir dire avec tact ce qu'il écrit. Un corps malade seulement porteur d'un cerveau intelligent et qui n'a ni bras ni pieds.
Voilà ce qui étonne dans la silhouette de l'écrivain, empêtré dans la douleur, dans la mélancolie, dans les contradictions et les paradoxes qui l'attirent et qu'il repousse en même temps, ne sachant pas toujours où est le bonheur, son bonheur qui se confond avec les empreintes du renard, mammifère carnivore à trois têtes et à la queue touffue, qui rode dans le sable. Pour l'honneur des KEITA, le voyage vers l'éternel, dans l'au-delà, se prépare aussi comme une écriture. Il commence par une idée, une pensée, et se termine par une philosophie qui traduit l'instinct des littérateurs.
Tu avais un nom, KONATE, et tu étais allé à la recherche d'un prénom, Moussa, avec le talent des grands mais sans l'élégance et le feeling des gens du Khasso. Eux sont avenants, gais, et un peu plus bavards que tu ne l'étais, malgré cette brindille d'amour et d'humour que ton humeur ne laissait que très peu transparaitre. Tu as vendu du noir, du triste, et le public te réclamait du banal, du rigolo, du prêt à consommer, genre commissaire Habib, et tout ce qui se passait à Banconi. Ton aube est devenue incertaine tandis que ton appel de nuit devenait inaudible. As-tu compris ce monde dans lequel tu te sentais plus qu'à l'étroit, toi l'incommode inodore, toujours incompris ?
As-tu aimé tous ces gens qui t'ont entouré tout au long de ta vie ? Ils ne se sont pas toujours rendu compte que cette fin de vie était devenue une détresse pour toi et une succession de maladresses pour eux. As-tu entendu ce que t'a dit François HOLLANDE, peiné ? Que tu avais « consacré toute ta vie à mieux faire connaître …. le Mali », ton pays, et que toute ton œuvre a été animée par « la soif de comprendre l'Afrique et de la faire comprendre » ? Ce que t'a dit Tahar BENJELOUN ? Ce que t'a dit et écrit Alain MABANCOU ? L'académicien Érik Orsenna disait de toi que tu étais « un écrivain majeur de notre temps » et de tout le temps d'ailleurs.
Sais-tu que le conseil municipal de Limoges et le député-maire de cette ville t'ont célébré juste après que tu leur aies tourné le dos ? Sais-tu que tes deux enfants, Mohamed Thieny et Fatoumata Diakomba, n'ont même plus la force de te pleurer, tellement leur espoir de la vie du moment est assassiné ? Sais-tu que nous sommes tristes de savoir que tu nous as quittés sans jamais rien nous dire, sans même savoir où tu as eu mal et quand tu es parti ?
Penses-tu nous récompenser en nous laissant sans payer le prix de ton âme ici-bas pour l'au-delà éternel ?
*NB : J’ai commencé à écrire ce texte aux premières heures de l’annonce du décès de mon oncle Moussa KONATE le 30 novembre 2013. J’ai conInué à l’écrire tout le long du voyage de Bamako vers la France. Je suis arrivé à Limoges, pour récupérer son corps, accomplir avec la famille les formalités de rapatriement du corps vers Bamako. J’ai terminé ce texte le jour où il a été enterré. Je n’ai jamais véritablement eu le courage de le relire ni même de le publier. C’est mon autre oncle, Ousmane, frère de Moussa qui me l’a relu. Il a rejoint depuis Moussa. Qu’ils dorment tous en paix.