le ministre de l’Enseignement Supérieur, de la Recherche et de l’Innovation veut interdire à la jeunesse burkinabè d’aller s’instruire ailleurs, sur ses propres deniers, et décrète — sans le dire — la fermeture du savoir.
Mamadou Ismaïla Konaté, avocat à la Cour (barreaux du Mali et de Paris), arbitre international, ancien garde des Sceaux, ministre de la Justice de la République du Mali.
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L’État qui exige de ses enfants une autorisation pour s’instruire avoue qu’il ne leur fait plus confiance. Et un pays qui se défie de sa jeunesse a déjà commencé à la perdre.
Le 25 juin 2026, en Conseil des ministres, le Burkina Faso a adopté un décret qui soumet désormais tout étudiant — boursier comme autofinancé — à une autorisation préalable du ministère pour aller se former à l’étranger, sous peine de non-reconnaissance du diplôme. Au nom de la lutte contre les « cas sociaux » et de la conformité à « la vision de la Révolution progressiste populaire », l’État substitue le contrôle à la confiance. Or, à l’heure où plus de six millions d’étudiants circulent dans le monde et où l’Afrique, faute de places chez elle, dépend de cette mobilité plus que tout autre continent, cette fermeture n’est ni une révolution ni une authenticité : c’est une autarcie qui appauvrit des générations entières. Cette tribune décerne au ministre le bonnet d’âne.
Les opinions exprimées dans cette tribune n’engagent que leur auteur.
Texte rédigé en exil, depuis Paris, en juin 2026.
© Mamadou Ismaila KONATÉ — Tous droits réservés
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Il fut un temps où, dans nos écoles, le maître coiffait d’un cône de papier l’élève qui avait manqué la leçon du jour. On l’appelait le bonnet d’âne. Humiliation rude, mais au moins franche. Je l’exhume ce matin pour le poser, avec tous les égards dus à la fonction, sur la tête du ministre de l’Enseignement Supérieur, de la Recherche et de l’Innovation du Burkina Faso. À une nuance près : ici, le bonnet ne sanctionne pas l’ignorance. Il sanctionne une intelligence qui s’est trompée de cause — celle qui prend l’État pour un gardien de prison.
Les faits. Le 25 juin 2026, en Conseil des ministres, le gouvernement burkinabè a adopté un décret qui interdit désormais à tout étudiant d’aller se former à l’étranger sans l’autorisation préalable du ministère — boursier ou non, y compris lorsqu’il paie de sa poche. Le contrevenant est prévenu : privé de ce feu vert, son diplôme ne sera pas reconnu au pays. Le Burkina vient d’inventer le visa de sortie pour aller apprendre.
Relisez la clause qui dit tout : l’autorisation vaut « quelle que soit la source du financement, y compris les financements personnels ». Sur les bourses publiques, l’État est chez lui : c’est l’argent du contribuable, il en fixe les règles. Mais quand un père vide son livret, vend une parcelle ou engage sa maison pour offrir à son enfant la formation que le pays ne lui donne pas, de quoi le ministère se mêle-t-il ? Depuis quand l’épargne d’une famille relève-t-elle d’un cabinet ? Ce n’est pas une maladresse de plume. C’est une façon de voir le citoyen : non comme un homme libre, mais comme un mineur qu’on tient en lisière.
On nous parle de « préparer le retour » des enfants, de leur éviter de finir « cas sociaux » à l’étranger, de les arrimer à la vision du gouvernement. Beau paternalisme. Mais depuis quand faut-il un laissez-passer pour apprendre ? Et de quel droit l’État décide-t-il, à la place des familles, ce que leurs enfants peuvent étudier et ce qu’ils doivent ignorer ?
Un mot, dans le communiqué officiel, pèse plus lourd qu’il n’y paraît : les formations suivies au-dehors devront être conformes à « la vision de la Révolution progressiste populaire ». Subordonner la reconnaissance d’un diplôme à une ligne politique, ce n’est plus certifier un savoir : c’est homologuer une fidélité. On a déjà vu cela — des pouvoirs qui, faute de convaincre, préfèrent contrôler.
Faut-il rappeler à un professeur d’université ce qu’apprend tout étudiant de première année de droit ? Que la liberté d’aller et de venir est garantie : l’article 12 de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples reconnaît à chacun le droit de quitter n’importe quel pays, y compris le sien. Que l’éducation n’est pas une faveur de l’administration, mais une liberté. Agiter la non-reconnaissance d’un diplôme comme une menace, c’est prendre en otage l’avenir de toute une génération pour la faire plier.
Une comparaison, pour mesurer l’égarement. Les États qu’on dit les plus jaloux de leur souveraineté, les plus méfiants envers l’étranger — Chine, Russie, Cuba — n’ont jamais nié que le savoir fût universel. La Chine expédie chaque année des centaines de milliers des siens apprendre aux quatre coins du monde, et les rappelle ensuite ; la Russie n’a jamais fait dépendre un diplôme d’un visa de sortie ; Cuba, sous embargo, a fait de ses médecins envoyés au loin un drapeau. Aucun de ces régimes — et nul ne les soupçonnera de libéralisme — n’a osé enfermer la science dans ses frontières. Le savoir, par nature, passe les murs. Vouloir l’y retenir, c’est l’asphyxier.
Regardons le monde tel qu’il va. Selon l’UNESCO, plus de six millions d’étudiants franchissent aujourd’hui une frontière pour se former, contre deux millions environ au tournant du siècle. La Chine en envoie à elle seule plus d’un million, l’Inde un demi-million, et la France figure parmi les tout premiers pays de départ. Ces nations ne s’appauvrissent pas à laisser partir leur jeunesse : elles s’enrichissent de ce qu’elle rapporte. Aucune grande puissance ne s’est bâtie le dos au monde.
L’Afrique, elle, dépend de cette circulation plus que tout autre continent. Près de 463 000 étudiants d’Afrique subsaharienne étudiaient hors de chez eux en 2021, selon Campus France — en hausse de 13 % en cinq ans —, non par luxe mais par nécessité : à peine un jeune Africain sur dix en âge d’étudier trouve une place dans le supérieur. Le Burkina ne fait pas exception ; ses enfants remplissent les amphis de France — environ 2 500 rien que là en 2022 —, du Maghreb, du Sénégal, faute de pouvoir suivre chez eux la filière qu’ils ont choisie. Leur fermer la porte ne les protège pas : cela les condamne.
Il faut appeler les choses par leur nom. Refermer un pays sur lui-même, lui couper le commerce des esprits, on n’a jamais appelé cela une révolution, ni une authenticité. Cela s’appelle l’autarcie — et l’autarcie n’a jamais accouché que de générations rétrécies, coupées du monde. La Chine en sait quelque chose : elle a fermé ses universités pendant la Révolution culturelle et l’a payé d’une décennie perdue, avant de renaître en rouvrant ses portes et en envoyant ses étudiants partout. L’authenticité ne consiste pas à s’amputer de l’universel ; elle consiste à y entrer debout, et à en rapporter le meilleur. On n’est pas plus africain parce qu’on est plus ignorant.
Reste l’ironie. Ce ministère qui veut juger de la qualité des formations reçues ailleurs est celui-là même qui, depuis des années, court après ses propres calendriers : on y parle sans fin de « normalisation des années académiques », on y compte le retard en semestres. Les vrais « cas sociaux », ce sont d’abord ces diplômés que le système national livre trop tard à un marché qui ne les attend plus. Avant de barrer les sorties, il faudrait réparer la maison. Car la jeunesse ne s’en va pas par caprice : elle part parce que le pays ne la retient pas. À l’exode des intelligences, on n’a jamais opposé utilement un mur — seulement une raison de rester.
Voilà pourquoi, Monsieur le ministre, le bonnet d’âne vous revient. Non pour vous humilier, la fonction mérite mieux, mais pour la leçon oubliée : on ne forme pas une jeunesse en la bouclant, on ne la retient pas en la surveillant, on ne l’élève pas en la soupçonnant. L’État qui exige de ses enfants une autorisation pour s’instruire avoue qu’il ne leur fait plus confiance. Et un pays qui se défie de sa jeunesse a déjà commencé à la perdre.
Retirez ce décret. Rendez à vos étudiants la liberté d’apprendre là où le savoir les appelle. Et gardez, pour de meilleures causes, l’énergie que vous mettez à compter les départs.
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