Mamadou Ismaïla Konaté, avocat à la Cour (barreaux du Mali et de Paris), arbitre international, ancien garde des Sceaux, ministre de la Justice de la République du Mali.
Et encore. Et encore. Et toujours. Aussi longtemps qu'un pouvoir militaire, aujourd'hui réduit à un cercle de plus en plus étroit, continuera de gouverner le Mali par l'exception, par la peur et par la fermeture, notre pays demeurera prisonnier d'un cycle dont il peine à sortir : insécurité persistante, terrorisme meurtrier, isolement diplomatique, affaiblissement économique et rétrécissement constant de l'espace des libertés.
On nous avait promis la sécurité. Les attaques se poursuivent. On nous avait promis la souveraineté. Nous découvrons l'isolement. On nous avait promis la dignité. Nous assistons à la montée des interdits, des arrestations et des intimidations. On nous avait promis la refondation. Nous voyons se multiplier les fractures.
Au nom d'un panafricanisme de circonstance et d'un souverainisme devenu, trop souvent, davantage un slogan qu'un projet, nous avons rompu avec des partenaires régionaux essentiels. Nous avons quitté la CEDEAO tout en demeurant dans l'UEMOA, démontrant ainsi que l'interdépendance économique reste une réalité incontournable. Quel paradoxe politique et quelle contradiction stratégique.
Nous avons déserté la Francophonie. Nous nous sommes mis en congé de la Cour de justice de la CEDEAO. Nous avons dénoncé l'impérialisme de la CPI au plus fort des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité qui sont, à longueur de combats, commis sur le territoire du grand Sahel. Le sort des milliers d'exilés, déplacés et réfugiés est en jeu.
Nous entretenons des tensions avec la Côte d'Ivoire, pourtant terre d'accueil de centaines de milliers de Maliens, liés à nous par l'histoire, les familles, le commerce et le sang.
Nous avons rompu avec la France, parfois pour des raisons qui peuvent nourrir un débat légitime. Mais aucune divergence ne devrait conduire à ignorer les conséquences humaines de ces ruptures sur des milliers de nos compatriotes vivant entre les deux pays, souvent porteurs d'une double culture, parfois d'une double nationalité, et profondément attachés aux deux rives.
Et que dire de la Mauritanie, pays frère avec lequel nous partageons une longue frontière, des liens humains séculaires et des intérêts sécuritaires majeurs ? Comment accepter que des discours belliqueux et irresponsables prospèrent sans jamais être rappelés à la raison, comme si la guerre était devenue une option politique ordinaire ?
Nous avons choisi l'affrontement verbal avec l'Algérie, notre grand voisin du Nord, là où la géographie, l'histoire et les intérêts communs commandent le dialogue et la coopération. Les interrogations demeurent sur le rôle de ce voisin, régulièrement accusé de complaisance ou de passivité face à des groupes qui menacent directement notre sécurité. Pourtant, la diplomatie commande la prudence, l'intelligence stratégique et le discernement. Car un voisin durablement humilié, ou désigné comme ennemi, finit rarement par devenir un allié.
« Aucun pays ne s'est durablement construit sur la peur. Aucun régime n'a pu éternellement substituer la force à la légitimité. » La justice.
Une justice dont l'indépendance paraît, chaque jour davantage, fragilisée. Une justice devant laquelle l'opposant devient suspect, le critique devient ennemi et le citoyen qui conteste devient, parfois, justiciable.
À force de tout criminaliser, à force d'assimiler le désaccord à la subversion, la critique à la déstabilisation et l'opposition à une menace contre l'État, le risque est grand de voir disparaître ce qui fait la force d'une nation : la liberté de penser, de débattre et de contester.
L'histoire est pourtant implacable. Aucun pays ne s'est durablement construit sur la peur. Aucun peuple n'a prospéré dans le silence imposé. Aucun régime n'a pu éternellement substituer la force à la légitimité.
Le Mali mérite mieux que la résignation. Le Mali mérite mieux que les divisions artificielles. Le Mali mérite mieux que les fausses alternatives entre patriotisme et liberté, entre sécurité et démocratie, entre souveraineté et coopération.
Le temps est venu de redonner toute sa place à la parole libre, au débat public, à la raison et à l'intérêt national véritable. Trop, c'est trop.
Élevons nos voix, non pour diviser davantage, mais pour rappeler qu'une autre voie est possible : celle du droit, de la démocratie, de la responsabilité, du dialogue et de la paix.
Jusqu'à quand ?
Jusqu'à quand les militaires comprendront-ils qu'il leur est formellement interdit de retourner l'arme contre le peuple ? Jusqu'à quand faudra-t-il rappeler que l'uniforme n'est pas un titre de propriété sur la nation, que le fusil n'est pas un bulletin de vote, que la caserne n'est pas un palais présidentiel en attente ?
L'histoire de notre continent est jalonnée de ces coups de force perpétrés au nom d'un peuple qui n'aura jamais été consulté. Car il ne faut guère confondre le peuple — cette entité souveraine, dépositaire de la légitimité démocratique — avec une foule qui applaudit au gré des humeurs, des proximités et des circonstances. La foule acclame celui qui passe ; le peuple choisit celui qui gouverne. La foule se rassemble ; le peuple se prononce. La foule peut être manipulée ; le peuple, lui, s'exprime dans les urnes.
« Il ne faut guère confondre le peuple avec une foule qui applaudit au gré des humeurs et des proximités. »
Le militaire est au service du peuple et de la nation. C'est là sa vocation, sa grandeur et son honneur. Il défend les frontières, protège les citoyens, garantit l'intégrité du territoire. Mais il n'est, en aucune circonstance, appelé à se substituer au pouvoir civil. Il est en tout soumis au pouvoir légitime qui le commande. Cette subordination n'est pas une humiliation : elle est le fondement même de l'État de droit.
Lorsque l'armée prétend incarner la volonté populaire, elle usurpe une fonction qui ne lui appartient pas. Lorsqu'elle renverse un gouvernement élu, fût-il imparfait, elle brise le pacte républicain. Lorsqu'elle gouverne par décrets, par intimidation et par la force, elle trahit précisément ceux qu'elle prétend servir.
Le soldat qui retourne son arme contre son peuple n'est plus un soldat : il est un usurpateur. L'officier qui s'empare du pouvoir par la force n'est plus un serviteur de la nation : il en devient le geôlier.
La parole trahie.
Depuis le 18 août 2020, nous avons assisté à une longue suite de promesses reniées, d'engagements piétinés, de paroles données puis reprises.
D'abord, ce fut une transition de dix-huit mois. Le temps, disait-on, de remettre de l'ordre dans la maison Mali et de restituer le pouvoir aux civils. Dix-huit mois : le délai fut accepté, négocié, acté devant la communauté régionale et internationale. Puis vint le coup d'État dans le coup d'État, le 24 mai 2021. Et les dix-huit mois devinrent vingt-quatre. Le temps, disait-on encore, de mener à bien les réformes indispensables. Vingt-quatre mois : le délai fut de nouveau accepté, négocié, acté. Puis vingt-quatre mois devinrent trente-six. Puis trente-six devinrent un horizon indéfini. Puis l'horizon indéfini devint une transition sine die.
Nous voici, en 2026, près de six années après le putsch initial, sans élection, sans calendrier crédible, sans perspective de retour à l'ordre constitutionnel. Six années de promesses évanouies, de calendriers repoussés, de serments oubliés.
« Tout homme a deux beaux-parents : les parents de la fille que l'on n'a pas eue et la parole qu'on a prononcée sans contrainte aucune. On leur doit respect et considération. » Ainsi parlait la Charte de Kurukan Fuga, il y a près de huit siècles.
Dans nos traditions, la parole donnée est sacrée. Elle engage celui qui la prononce plus sûrement qu'un contrat écrit. Elle lie l'homme à sa communauté, le chef à son peuple, le gouvernant aux gouvernés. Trahir sa parole, c'est se disqualifier soi-même. C'est perdre ce qui fonde l'autorité véritable : la confiance.
La sagesse de nos ancêtres.
Ces vérités ne sont pas des importations étrangères. Elles sont inscrites dans nos traditions, nos coutumes, nos us. Elles sont gravées dans la mémoire de nos peuples depuis des siècles.
En 1236, à Kurukan Fuga, après la bataille de Kirina, Soundjata Keita et les représentants du Mandé proclamèrent une Charte qui demeure l'une des plus anciennes constitutions de l'humanité. Ce texte fondateur, transmis de génération en génération par nos griots, énonçait déjà les principes qui gouvernent toute société juste : « La succession étant patrilinéaire, ne donnez jamais le pouvoir à un fils tant qu'un seul de ses pères vit. Ne donnez jamais le pouvoir à un mineur parce qu'il possède des biens. » Et encore :
Le taureau confié ne doit pas diriger le parc.
Le pouvoir, dans la grande geste du Mandé, ne s'arrache pas : il se confie. Il ne se prend pas par la force : il se reçoit par la légitimité. Le chef n'est pas celui qui s'impose, mais celui que la communauté reconnaît. La Charte de Kurukan Fuga proclamait l'inviolabilité de la personne humaine, le respect du droit d'aînesse, l'association des femmes au gouvernement, la protection des étrangers.
Amadou Hampâté Bâ, le sage de Bandiagara, nous rappelait que « la parole engage l'homme, la parole est l'homme ». Dans nos traditions, la parole est digne de confiance parce qu'elle est sous le contrôle constant du milieu. Elle ne ment pas. Elle ne trahit pas. Elle construit.
Et Hampâté Bâ nous avertissait aussi : « En Afrique, quand un vieillard meurt, c'est une bibliothèque qui brûle. » Combien de bibliothèques brûlons-nous aujourd'hui en piétinant l'héritage de nos ancêtres ? Combien de sagesses ancestrales méprisons-nous en confondant la force avec l'autorité, la brutalité avec le commandement, l'intimidation avec le respect ?
Nos traditions n'ont jamais enseigné que le pouvoir se conquiert par les armes. Nos coutumes n'ont jamais célébré celui qui s'empare du trône par la violence. Nos us n'ont jamais confondu la légitimité avec la puissance de feu. Et jamais, au grand jamais, nos ancêtres n'ont honoré celui qui trahit la parole donnée.
Dix-huit mois. Vingt-quatre mois. Trente-six mois. Sine die. Voilà le chemin parcouru depuis le 18 août 2020. Un chemin pavé de promesses non tenues, un chemin qui s'éloigne chaque jour davantage de nos valeurs les plus profondes.
Un pays en lambeaux.
Ces militaires nous laissent un pays en lambeaux, précipité dans l'abîme. Et le plus dramatique, c'est qu'ils ne nous laissent pas d'autre choix que de choisir entre eux et le chaos. Entre le képi et le néant. Entre la caserne et l'effondrement.
C'est là leur ultime stratégie : avoir tellement abîmé l'État, tellement fracturé la nation, tellement isolé le pays, que leur maintien au pouvoir apparaisse comme le moindre mal. Se rendre indispensables par la destruction même qu'ils ont provoquée. Créer le vide pour mieux l'occuper.
Dramatique.
Il est temps que cette vérité simple soit rappelée, enseignée, gravée dans le marbre de nos Constitutions et dans la conscience de nos armées : le pouvoir appartient au peuple, et à lui seul. Le militaire le sert ; il ne le confisque pas.
Car comme le proclamait la Charte de Kurukan Fuga il y a près de huit siècles : seule la parole donnée, seul le serment prêté, seule la légitimité reconnue fondent un pouvoir durable. La force, elle, n'engendre que la peur. Et la peur n'a jamais bâti de nation.
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