Tribune

Par Mamadou Ismaïla Konaté, avocat à la Cour (barreaux du Mali et de Paris), arbitre international, ancien garde des Sceaux, ministre de la Justice de la République du Mali.
Imaginez un instant que, du jour au lendemain, vous soyez privé de toute liberté par la seule volonté d’hommes qui ne tiennent leur pouvoir d’aucune loi, d’aucun juge, d’aucun mandat. Sans accusation, sans décision de justice, sans la moindre explication, ils décrètent que vous ne respirerez plus l’air libre, que vous n’irez ni ne viendrez comme tout être humain en a pourtant le droit.
Ils s’arrogent le droit de disposer de votre liberté comme si le pays leur appartenait — comme s’ils étaient les propriétaires de la nation, de la terre, et jusqu’au soleil. Puis c’est votre fils, venu seulement tenter de vous secourir, qui subit le même sort : privé de liberté non pour ce qu’il aurait fait, mais pour avoir voulu demeurer fidèle à son père. Ce que je décris là n’est pas une fiction destinée à émouvoir. C’est, à Bamako, une réalité.
Un arbitraire que le droit ne reconnaît pas
En droit, ces actes portent un nom : la détention arbitraire. Le principe qui les condamne est aussi ancien que la liberté elle-même. Nul ne peut être arrêté ni détenu hors des cas et selon les formes que la loi prévoit, et toute privation de liberté doit être placée, sans délai, sous le contrôle d’un juge. C’est le sens même de l’habeas corpus : que l’on présente le corps, que l’on dise le motif, que l’on soumette la contrainte à la loi. Là où cette exigence disparaît, il n’y a plus de droit — il n’y a que la force qui se donne des airs d’autorité.
Ce principe n’est pas une abstraction doctrinale : il est écrit, et le Mali l’a fait sien. L’article 9 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques garantit à chacun le droit à la liberté et à la sûreté, interdit les arrestations arbitraires et impose que toute personne arrêtée soit informée des raisons de son arrestation et traduite dans le plus court délai devant un juge. L’article 6 de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples énonce la même règle pour notre continent. Ces engagements, le Mali les a librement ratifiés ; sa propre Constitution en fait des garanties dues à chaque citoyen. Le Groupe de travail des Nations unies sur la détention arbitraire n’a cessé de rappeler qu’une détention dépourvue de base légale, ou décidée en dehors de tout contrôle judiciaire, est arbitraire par nature. Priver un homme de sa liberté sans titre, c’est nier tout cela d’un seul geste.
Détenir son fils par surcroît, au seul motif qu’il a voulu lui porter secours, ajoute l’injustice à l’arbitraire. C’est punir un lien filial, faire de la piété un délit, et substituer à la responsabilité individuelle — principe cardinal du droit pénal, selon lequel nul ne répond que de ses propres actes — une culpabilité par association que nul ordre juridique digne de ce nom n’a jamais admise. On ne devient pas coupable parce que l’on aime ; on ne se rend pas suspect parce que l’on secourt.
Toucher à l’avocat, c’est frapper la défense de tous
Que la victime soit un avocat n’est pas un détail : c’est une aggravation. L’avocat n’a pas de pouvoir ; il n’a qu’une fonction, celle de porter la parole de l’autre, de se tenir entre l’individu et la puissance, d’exiger que même le plus décrié soit jugé selon le droit. C’est pourquoi la communauté internationale a posé, dans les Principes de base des Nations unies relatifs au rôle du barreau, que les avocats doivent pouvoir exercer sans intimidation, sans entrave et sans crainte de représailles, et qu’ils ne sauraient être assimilés à leurs clients ni aux causes qu’ils défendent.
Frapper un avocat, l’enlever, le faire disparaître, ce n’est donc pas atteindre un homme seul : c’est priver tous les autres de celui qui aurait pu, demain, les défendre. C’est envoyer à chaque citoyen ce message glaçant : nul ne te tiendra plus la main devant l’arbitraire. Un avocat que l’on séquestre, c’est la défense elle-même que l’on met sous les verrous, et avec elle la promesse que, chez nous, on ne condamne pas sans entendre.
La complaisance, terreau de l’impunité
Le plus troublant n’est peut-être pas l’arbitraire lui-même. C’est qu’il se trouve encore des femmes et des hommes pour le regarder avec indifférence, pour le justifier, parfois pour le célébrer au nom d’un prétendu patriotisme. Comme si aimer son pays consistait à applaudir qu’on y bâillonne, qu’on y enlève, qu’on y séquestre. Or aucun patriotisme ne saurait légitimer la négation des libertés les plus élémentaires. Le véritable amour de la nation n’est pas la soumission à ceux qui la gouvernent par la peur ; il est l’attachement aux règles qui la protègent de l’arbitraire, quel que soit celui qui l’exerce.
Ce ne sont pas les victimes qui devraient être mises au ban de la société, mais ceux qui, par leurs actes ou leur complaisance, banalisent l’arbitraire.
Car l’impunité de ces comportements est toujours le premier pas vers la disparition de l’État de droit. Ce qu’on tolère pour un autre aujourd’hui, on l’acceptera pour soi demain. L’arbitraire, une fois banalisé, ne connaît plus de frontière et n’épargne personne : il commence par ceux que l’on croit isolés, sans défenseurs ni soutiens, puis il s’étend, méthodiquement, à mesure que grandit le silence. Le silence n’est pas la prudence ; il est le consentement.
Une exigence, pas une abstraction
Ces lignes ne décrivent pas un cas d’école. Elles disent le sort de Me Mountaga Tall, avocat, enlevé à Bamako le 4 mai 2026, et celui de son fils, privé de liberté pour avoir seulement tenté de le secourir. Depuis, les jours s’ajoutent aux jours, sans nouvelles, sans procédure, sans droit. Réclamer leur libération, ce n’est pas prendre parti dans une querelle ni servir un camp : c’est rappeler une évidence que le pouvoir voudrait faire oublier — la robe, la loi et la simple humanité valent mieux que la force.
Un avocat que l’on enlève, c’est l’État de droit que l’on séquestre. Me Mountaga Tall et son fils doivent être rendus à la liberté, et l’arbitraire qui les frappe doit cesser. Il y va d’eux ; il y va, surtout, de l’idée même que, chez nous, nul n’est au-dessus du droit et nul n’est en dehors de sa protection. Ce jour où nous cesserons de le rappeler serait le premier d’un pays sans loi.

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